Vision et Réflexions
« J’ai rencontré un voyageur venu d’un pays antique,
Qui disait : « Deux jambes de pierre immenses et sans tronc
se dressent dans le désert… Près d’elles, sur le sable,
à moitié enfoncé, un visage brisé gît, dont le froncement de sourcils,
et les lèvres ridées, et le ricanement froid,
indiquent que son sculpteur a bien lu ces passions
qui survivent encore, imprimées sur ces choses sans vie,
la main qui les a moquées, et le cœur qui les a nourries ;
Et sur le piédestal, ces mots apparaissent :
Je m’appelle Ozymandias, Roi des Rois ;
Regardez mes Œuvres, ô Puissants, et désespérez !
Il ne reste rien d’autre. Autour de la décrépitude
de cette épave colossale, sans limites et nue,
les sables solitaires et plats s’étendent au loin. »
– OZYMANDIAS PAR PERCY BYSSHE SHELLEY
Il s’agit seulement de la troisième lettre trimestrielle depuis l’accession de Donald Trump à son trône d’or, mais cela semble bien plus long que cela. L’économie indispensable à l’économie mondiale participant involontairement à une émission de téléréalité, tenter de formuler des hypothèses sensées sur ce qui pourrait arriver relève de la pensée magique.
Malheureusement, formuler des hypothèses est le but de cette lettre « Perspectives de marchés ». Alors allons-y…
L’économie américaine n’est pas en pleine forme, mais elle n’est pas non plus moribonde. On pourrait dire qu’elle aurait été plus vigoureuse sans la distraction inutile des droits de douane, mais il y a suffisamment de choses sous la surface pour suggérer que la croissance se poursuivra. Les droits de douane eux-mêmes ne sont qu’un aspect du problème : c’est le jeu du « est-ce qu’il va le faire / est-ce qu’il va pas le faire » qui est le plus susceptible de provoquer une fuite sous la ligne de flottaison. Même lorsque la situation semble réglée, de nouveaux droits de douane apparaissent, soit pour tenter d’influencer la politique locale d’un pays (Brésil), soit, pour des raisons qui interrogent, par exemple l’industrie cinématographique ? (Les États-Unis ont pourtant un important excédent commercial dans ce secteur, et d’ailleurs qu’est-ce qu’un film étranger de toute façon ?) Le chaos et l’incertitude qui entourent la politique économique sont à l’opposé de ce dont les entreprises ont besoin lorsqu’elles prennent des décisions d’investissement. Bien sûr, on entend beaucoup parler de chiffres ambitieux, mais la plupart des chefs d’entreprise (et leurs projets) espèrent plus modestement survivre à l’administration et préféreraient probablement avoir plus de visibilité sur les politiques publiques. Alors que l’équipe en place trompe les médias et les politiciens en brandissant des chiffres improbables tout en faisant très peu.
Les données montrent que les droits de douane sont en grande partie payés par les consommateurs américains. Les étrangers ne les paient pas. Les importateurs en assument peut-être une partie et c’est pourquoi l’inflation reste un problème modeste à ce stade. Plus on manipule les droits de douane, plus l’impact inflationniste perdure. Au point d’équilibre, l’ajustement des prix par les droits de douane est ponctuel, ce qui n’implique pas une inflation plus élevée dans le système.
La combinaison d’une croissance modeste avec de l’inflation, qui pourrait bien se stabiliser, suggère qu’il existe une marge de manœuvre pour de nouvelles baisses limitées des taux d’intérêt, mais pas de l’ampleur souhaitée par Trump. Les États-Unis sont confrontés à un problème budgétaire important, dont le coût se fait sentir à travers la faiblesse du dollar (et la hausse correspondante du prix de l’or). Cette situation ne pourrait qu’être aggravée par des baisses de taux d’intérêt inappropriées. La politique économique, combinée à l’ingérence dans d’autres branches de la politique américaine, risque de saper l’hégémonie du marché des bons du Trésor et du dollar, deux piliers de la stabilité financière mondiale.
À ce mix s’ajoute l’incertitude quant à la dégradation du tissu institutionnel national et aux relations que les États-Unis entretiennent avec leurs alliés. À tout le moins, le comportement imprévisible des dirigeants impose une certaine prudence et la recherche d’alliances plus larges. À l’extrême, il pousse les pays vers l’autre hégémonie mondiale, la Chine. C’est clairement ce qui se passe avec l’Inde et d’autres pays du « Sud global ».


