Vision et Réflexions
« C’est bien fait pour moi d’avoir tout misé sur un seul c*****d. »
– DOROTHY PARKER
Si vous passiez en revue nos analyses au fil des ans, vous constateriez que les principes défendus n’ont guère varié en près de deux décennies : diversifier ses investissements selon les zones géographiques et les classes d’actifs, et privilégier le signal au détriment du bruit. En somme, tout tient à cela.
Une question légitime se pose alors : était-ce le conseil le plus rentable que vous auriez pu suivre ? La réponse est sans équivoque : non. Vous auriez davantage fructifié votre capital en investissant simplement dans les actions américaines — probablement via une gestion passive — et en faisant abstraction de tout le reste. Certes, il aurait fallu traverser la crise financière, les divers différends géopolitiques et les péripéties politiques ; il aurait fallu ne pas céder à la panique face aux menaces d’effondrement systémique ou aux périls pesant sur la démocratie ; il aurait fallu rester insensible aux questions de valorisation, d’inflation, de récession, ainsi qu’aux cycles d’euphorie et de krach boursiers. Au bout du compte, rien de tout cela n’aurait importé, pour peu que deux conditions soient réunies : adopter un horizon d’investissement à très long terme et faire preuve d’une grande tolérance au risque.
Nos analyses partent du principe que la plupart des investisseurs ne répondent pas à ce profil. Ils peuvent certes s’imaginer le contraire et posséder des « nerfs d’acier » (au sens figuré), mais ils restent avant tout humains ; ils sont donc sensibles aux opinions d’autrui, aux flux d’informations et aux émotions. Même s’ils parvenaient à faire abstraction de ces influences, ils auraient presque inévitablement traversé de longues périodes de stress, durant lesquelles toute personne rationnelle aurait remis en question le bien-fondé d’une stratégie consistant à concentrer tous ses actifs dans un seul et même panier. C’est précisément pour cette raison que ces analyses cherchent à proposer une trajectoire plus sereine. Les principes évoqués en introduction ne vous garantiront peut-être pas le meilleur rendement — ni même un rendement quelconque — à court terme, mais ils vous permettront (tout comme à moi) de dormir sur vos deux oreilles et, à terme, devraient s’avérer payants en offrant des résultats satisfaisants.
Les marchés financiers ont toujours tenté de définir le risque en termes statistiques ; pourtant, si vous réfléchissez à votre propre réaction face au risque, vous constaterez que vous ne l’appréhendez pas sous cet angle. Vous ne calculez pas la probabilité d’être renversé lorsque vous traversez la rue, bien qu’un tel calcul soit possible. C’est une notion que l’on ressent intuitivement. L’économiste Frank Knight a établi une distinction entre le risque quantifiable — mesurable et susceptible d’être intégré dans des processus et des structures — et, à l’opposé, l’incertitude véritable, où les résultats possibles sont si nombreux ou complexes qu’ils ne peuvent être modélisés. La difficulté pour un investisseur individuel de calculer ou de définir le risque explique pourquoi une approche diversifiée constitue probablement un choix prudent pour la plupart d’entre eux. Certes, les proportions exactes allouées aux différentes zones géographiques et classes d’actifs varieront en fonction de facteurs tels que le cycle de vie et la tolérance aux pertes, mais ces éléments ne peuvent pas tous être appréhendés statistiquement.
Des tentatives ont été faites pour élaborer des modèles permettant de gérer cette incertitude dite « knightienne », mais ils sont invariablement subjectifs, comme on pouvait s’y attendre. L’approche la plus connue est celle de Saras Sarasvathy, qui privilégie le pragmatisme : examiner les ressources à portée de main, tisser des réseaux, exploiter les anomalies, prendre conscience des risques de baisse et se concentrer sur ce que l’on peut contrôler. Ces principes constituent une base judicieuse pour orienter vos décisions d’investissement et, dans la plupart des situations, vous inciteront à diversifier votre portefeuille.


