« Humpty Dumpty était assis sur un mur.
Humpty Dumpty a fait une terrible chute.
Tous les chevaux et tous les hommes du roi
Ne purent remettre Humpty sur pied. »
– SAMUEL ARNOLD et J.W. ELLIOTT
Dans notre précédente lettre, nous n’avons pas beaucoup commenté la politique. Alors que la nouvelle administration américaine n’était pas encore entrée en fonction, on pouvait supposer qu’elle adopterait un programme politique réfléchi et rationnel. Au lieu de cela, nous avons eu droit à une leçon de politique gouvernementale par un dirigeant qui semble considérer tous les sujets comme autant de transactions immobilières. Venons-en donc au sujet qui nous occupe.
Le point clé d’une balance des paiements est qu’elle s’équilibre. Cette égalité comptable fondamentale semble avoir été perdue dans le tollé suscité par les droits de douane. Prenons l’exemple du Vietnam. Ce pays a été frappé par des droits de douane de 46 % imposés par Trump, qui s’appuient sur le fait que les États-Unis importent beaucoup de produits du Vietnam mais n’y vendent pas grand-chose. Cela n’a rien à voir avec la réciprocité. Le déficit qui en résulte est le déficit commercial. Un déficit signifie certainement que quelque chose ne va pas, ou du moins c’est ce que Trump semble penser, car il utilise des termes qui sous-entendent que le Vietnam (ou n’importe quel autre pays d’ailleurs) arnaque les États-Unis. Le déficit commercial n’est cependant qu’une partie de l’équation, qui stipule (dans notre exemple vietnamien) que :
ÉCHANGES COMMERCIAUX des États-Unis vers le Vietnam + ACTIFS des États-Unis vers le Vietnam =
ÉCHANGES COMMERCIAUX du Vietnam + ACTIFS du Vietnam vers les États-Unis
(Ventes de biens et services américains vers le Vietnam + ventes d’actifs américains vers le Vietnam = Achats américains de biens et services vietnamiens + achats américains d’actifs vietnamiens)
C’est la balance des paiements, et elle s’équilibre.
Dans notre cas, le Vietnam vend beaucoup de baskets (entre autres) aux États-Unis et n’achète pas beaucoup de biens en retour. Il achète cependant des actifs américains avec les dollars gagnés. Il peut s’agir de bons du Trésor ou d’autres biens, mais l’essentiel est que tout s’équilibre. Les droits de douane faussent la situation, même si elle s’équilibrera quand même. Bien sûr, l’économie vietnamienne ne peut pas supporter des droits de douane de 46 %, mais elle ne peut pas non plus se permettre d’acheter beaucoup de produits fabriqués aux États-Unis. Les droits de douane ont alors deux effets : ils augmentent le prix des baskets aux États-Unis, réduisant la demande, et plongent l’économie vietnamienne dans une dépression. Brillant. De plus, la marge de manœuvre pour un « accord » sur le commerce bilatéral est limitée. Le Vietnam impose des droits de douane de 9 % sur le petit nombre de produits qu’il importe des États-Unis. Les réduire à zéro n’aura que peu d’effet sur le déficit commercial.
Les États-Unis souhaitent-ils créer une industrie de la chaussure de sport ? Eh bien, l’idéologie de Trump suggère que oui, même si les installations de production et la main-d’œuvre qualifiée ne sont pas disponibles aux États-Unis, et que le coût des chaussures exploserait s’ils l’étaient. En réalité, le déficit commercial américain est égal aux entrées nettes de capitaux étrangers. Changer l’un, c’est changer l’autre.
Note de nerd – Une autre façon de raisonner sur le même sujet est de dire que les États-Unis consomment plus qu’ils ne produisent, et que l’écart est compensé par les achats d’actifs américains par des étrangers. La théorie économique postule que cette situation est auto-correctrice : le dollar américain est censé baisser, renchérissant les importations, qui baissent donc elles aussi. Le problème est que, depuis les années 1990, les opportunités d’investissement aux États-Unis sont si attractives (productivité élevée, technologies, etc.) que les étrangers ont cherché à y investir des dollars, ce qui a maintenu la vigueur du dollar et aggravé le déficit commercial. On peut affirmer que si les États-Unis deviennent un lieu d’investissement moins attractif, compte tenu du dosage des politiques actuelles, la situation s’auto-corrigera.
Cet exemple illustre la faillite intellectuelle et morale de la politique actuelle.
Mais nous en sommes là, même si qui sait si nous en serons encore là d’ici la fin de cette analyse.


